
Le dragonnier désigne plusieurs espèces de plantes dont le dragonnier d’Afrique tropicale qui peut atteindre 15 mètres de haut dans son milieu naturel mais beaucoup moins (3 mètres tout de même) quand il sert de plante d’appartement chez nous. Pas de dragonnier autrefois en Poitou, mais évoquer cet arbre fait immanquablement penser aux dragonnades qui, entre 1681 et 1685, ont agité notre province.
DRAGONNIER D'AFRIQUE TROPICALE (dracaena fragans)
Usage : plante d'appartement.
Généalogie : Identifié par Linné en 1753, il pousse naturellement en Afrique.
Le Poitou est la province de France qui a subi la première dragonnade. C’est ici que le pouvoir royal a testé sa méthode pour obtenir l’abjuration des protestants. Au début de l’année 1681, le roi envoie ses dragons en Poitou, sous les ordres de René de Marcillac, intendant de la province. Marcillac a l’idée de loger ses troupes chez les habitants protestants, ces derniers doivent payer l’entretien et la nourriture des soldats, ce qui les ruine rapidement. De plus, les exactions sont nombreuses : pillages, destructions, maltraitance… Tout est bon pour obtenir leur conversion au catholicisme.
La violence des méthodes provoquera une vague massive d’abjurations (plus de 30 000) mais aussi des protestations de la communauté internationale. À la fin de l’année 1681, Louvois, ministre de Louis XIV, freine un temps cette campagne de conversion, mais le procédé sera bientôt généralisé en France. Les dragons reviendront en Poitou au cours de l’année 1685 pour une nouvelle vague de persécutions encore plus féroce que la première. La fin de l’année 1685 voit la révocation de l’édit de Nantes et l’interdiction de la pratique de la religion protestante.
Mes ancêtres protestants ont subi ce déferlement de violence. J’ai choisi de m’arrêter sur la paroisse de Villiers-en-Plaine, village au nord de Niort. Mon arbre y mentionne 80 protestants dont 25 ancêtres. Les registres paroissiaux conservent la trace de ces conversions forcées. De plus, fin 1681, le pouvoir royal fit établir un document le Rolle des nouveaux convertis qui reprend paroisse par paroisse les noms des huguenots convertis. Le Rolle mentionne 112 noms, le chiffre est important mais il faut l’étudier au regard de la population globale du village.
À Villiers-en-plaine, il n’existe pas de chiffre pour cette époque, j’ai donc essayé de l’estimer. J’ai utilisé la méthode qui consiste à compter le nombre de baptêmes chaque année dans la paroisse et à le multiplier par un coefficient d’environ 30 à 35. Il s’agit bien sûr d’une estimation et le nombre de naissance varie selon les années. On peut cependant considérer que la paroisse comptait autour de 900 habitants vers 1650 et 1 000 vers 1680.
Dans Le diocèse de la Rochelle de 1648 à 1724, l’historien Louis Pérouas estime les protestants de cette paroisse à 200 en 1648. Cela représente plus de 20% de la population. Et ce chiffre est sans doute supérieur car selon Pérouas, « les chiffres des curés, repris par l’Évêché, seraient fortement minorés », c’est-à-dire que ces décomptes, faits par le clergé catholique local, sous-estimaient probablement la réalité.
Il semble bien qu’on ne se trompe guère en disant qu’un quart des habitants de Villiers-en-Plaine étaient protestants au moment des dragonnades. Sur ces 250 huguenots 112 abjurent au cours de la première dragonnade, chiffre auquel il faut ajouter ceux de la seconde et sans doute quelques morts suite aux exactions des dragons. Enfin, il est possible que quelques familles parmi les plus aisées ait choisi l’exil.
Tout cela fait qu’en 1724, le diocèse de La Rochelle estime qu’il ne reste plus de protestants à Villiers-en-Plaine.
Aucun huguenot après les dragonnades ? La réalité est plus nuancée. Pour les foyers qui ont abjurés, c’est bien souvent une conversion de façade. Les familles gardent leur foi, elles continuent à se fréquenter et bien souvent à unir leurs enfants. Des pasteurs parcourent la campagne pour délivrer les sacrements de baptême et de mariage et prêchent lors d’assemblée au désert.
Si j’observe plus attentivement mes ancêtres de la paroisse, notamment les NOUZILLE, qui sont protestants sur trois générations, ils semblent accepter difficilement la nouvelle religion. Le grand-père Jacques est marchand laboureur. Avec Madeleine VIVIER son épouse ils ont 13 enfants, dont deux, Jean et Pierre, sont mes ancêtres. Madeleine meurt peut-être avant les dragonnades, je n’ai nulle trace de son décès. Quant à Jacques, il abjure en 1685, puis à nouveau lors de son décès en novembre 1692. Le curé GRELLIER ne devait pas être convaincu par la première abjuration pour avoir demandé à Jacques de renier à nouveau sa foi. Il savait peut-être aussi que Jacques continuait à suivre les préceptes de l’église réformée.
Ses fils Jean et Pierre ont épousé avant 1681 deux sœurs Hilaire et Marie GUILLEMET, elles aussi protestantes. Pierre et Marie renoncent à leur religion dès le 4 septembre 1681 ainsi que leur fille Marie (mon ancêtre) née en 1680. Jean et Hilaire abjurent en septembre 1685. Quelques jours plus tard, le 20 septembre, ils enterrent leur fils Jean âgé de 5 ans. Le couple a déjà 8 enfants, tous baptisés au temple de Niort.
Quant à Marie NOUZILLE, mon ancêtre – fille de Pierre et Marie GUILLEMET – elle épousera en 1716 un certain Jean BAUDOUIN, lequel est né protestant et a abjuré avec ses parents en 1681. La foi protestante est sans doute restée longtemps présente dans la vie de cette famille comme dans beaucoup d’autres.
Vers 1490-1500, à l’époque où Jérôme Bosch peint son Jardin des délices, le dragonnier qu’il représente est un arbre exotique (il vient d’être découvert aux Canaries) dont la symbolique est souvent associée à la vie éternelle, il a donc toute sa place avec Adam et Eve au paradis. Pour mes protestants Poitevins, l’époque n’eut rien d’un Eden.


Une des pages noires de notre histoire… 😢
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